L’ANNÉE S’EN VA


Photo : Marie-Josée Côté (2018)

«Écrire est un acte d’amour. S’il ne l’est pas, il n’est qu’écriture.» (Jean Cocteau). Le mot – acte – est ici très important. Acte est un emprunt au latin actum, acte, action, fait, exploit, de agere « agir ».

J’écris. Vous lisez mes mots. Lire est aussi une action, comme celui d’écrire, un geste d’aller à la rencontre de l’autre. Lire est un acte d’amour.

Avec toute ma gratitude – MERCI – de suivre la femme qui se cache derrière ESPACE MOUVANT.  JOYEUSES FÊTES ET QU’UN GRAND FOULARD DE DOUCEUR ENVELOPPE L’ANNÉE 2019 !


Une trentaine de minutes que je suis avec ma vieille mère, déjà dix fois qu’elle dit « est-ce qu’il fait froid ? est-ce qu’il y a du nouveau avec toi ? » Je place une petite table entre nous. Elle, dans son fauteuil, près de la fenêtre, je suis de l’autre côté de la table, assise sur une chaise. Elle regarde dehors. Une petite neige tombe. « La neige est claire » dit-elle. Comment voit-elle les flocons de neige ? Quel sens donne-t-elle à la neige qui est claire ?

Marie-Claire est le prénom de ma mère, ma mère. Nous sommes au début de décembre. Elle a 96 ans et 11 mois. Notre rituel, lors de mes visites, nous jouons aux cartes. À la dame de pique. 13 cartes pour elle et 13 pour moi. Sans hésitation, elle ramasse les cartes. Ses doigts sont agiles.

Avant de commencer à jouer, je lui dis « Noël s’en vient. »

Ses yeux cherchent quelque chose dans mon visage. Elle dépose ses cartes sur la table.

Mère : ah oui ! quand ?

Fille : dans 15 jours

Mère : il faudrait que je fasse des cadeaux

Fille : Pourquoi ?

Mère : c’est Noël, on achète de cadeaux

Fille : qu’est-ce que tu veux acheter ?

Mère : je ne sais pas. (long silence entre nous). Je ne peux pas aller magasiner, j’suis trop vieille

Fille : t’as pas besoin de faire des cadeaux

Mère (cherche fort, crispations dans son visage) : je pourrais donner de l’argent

Fille : est-ce que tu en as ?

Mère (cherche encore très très fort) :  je ne sais pas (autre long silence)… on pourrait en demander…

Fille : à qui ?

(oh là, ça chauffe dans sa tête, regard perdu, tourne la tête de tous les côtés et enfin revenir vers moi)

Mère : ceux qui en ont

T’as oublié. Tu veux dire – La Caisse populaire –. C’est toujours comme ça que tu le disais, même si Desjardins avait enlevé le mot – populaire -. Tu as quitté notre village, tu es arrivée en ville et tu as continué à dire, je vais chercher de l’argent à la Caisse populaire. Maintenant, c’est devenu « ceux qui en ont ».

Les neurones de ton cerveau se déconnectent, le temps fuit et tes souvenirs deviennent des ombres. Les mots t’échappent, mais tu ne perds pas tout. Tu as toujours les mains si chaudes. Et les miennes sont si froides. Après nos joutes de cartes, je me colle près de toi. Les mains d’une fille dans celles de sa maman de 96 ans et 11 mois. Me réchauffer près du feu maternel.

Des fois, je me lève rapidement, je prends mon sac à main, je fouille, je sors un crayon, un calepin et j’écris. Tu me demandes « qu’est-ce que tu fais ? as-tu oublié quelque chose à acheter ? ». Je souris. Je te dis que j’écris tes mots, tes images. Il y a des gens qui font un cahier des premiers mots de leurs enfants. Moi, je fais un cahier de tes mots, tes avant-derniers, tes derniers. Les mots de ma mère, Marie-Claire.

Tu fais un petit haussement des épaules. Je sais, tu ne comprends pas.

Je t’ai apporté un gâteau aux fruits. Ce n’est pas moi qui l’ai fait. Je ne suis pas comme toi, je n’ai pas tes talents de cuisinière, ni ta générosité à recevoir.

Mère : c’est quoi ça ?

Fille : un morceau de gâteau aux fruits. Tu en faisais tout le temps à Noël.

Ma mère le regarde de tous les côtés, se décide à enlever la pellicule plastique et avant d’en prendre une bouchée…

Mère : c’est quoi ?

Fille : du gâteau aux fruits. Tu ne t’en souviens pas…

Mère : …. sais pas….

Fille : oui, maman, il était si bon ton gâteau aux fruits. Tu te souviens, tout ce que tu cuisinais dans le temps des fêtes avec tes mains. Ragoût de pattes de cochon et boulettes, dinde farcie, (il y a eu des années oie ou canard), couronne de porc, cipaille, pommes de terre pilées, tourtières, aspics aux tomates, gelée d’atocas aux canneberges. Tout un choix de salades. Et tes conserves préparées à la fin de l’été par toi, Pa, mes soeurs et des tantes. Ton jardin d’été transformé pour les mois d’hiver. Ketchup aux fruits, betteraves et carottes marinées, oignons confits, cornichons. Et tes divins desserts. Mousse à l’érable (je salive juste à l’écrire), beignes au sirop d’érable (personne en fait comme les tiens), salade aux fruits et des tartes, raisins, sucre, citron et meringue, petits gâteaux moka, enrobés de coconut avec la cerise au marasquin, pelletées de biscuits de Noël, fudge au chocolat, sucre à la crème, boules au chocolat, carrés aux dattes et la bûche de Noël.

Mère : je faisais tout ça, j’en faisais des choses.

Cuisiner est un acte d’amour.

Fille : oui, maman. Et tu te souviens, il y avait toujours plein de monde dans notre grande maison, la dernière du 20e rang. Les familles Dupont, Martin et les ami.e.s.

Les invité.e.s arrivaient. Les manteaux s’empilaient sur votre lit. Le rassemblement autour de la table commençait. Les enfants avant les grands. Puis, une table d’adultes et des fois, une 2e tablée d’adultes. Bien entendu, tu faisais toujours partie de la dernière tablée. Festin terminé. Vite, tout ramasser, laver la vaisselle, la table à dîner rapetissait et des tables à cartes pliantes se dépliaient. 5 à 6 groupes de joueurs éparpillés dans la maison, salon, salle à dîner et cuisine d’été. Ça riait fort. Et pis, à minuit, le réveillon. Tout le monde debout, les tables se refermaient. À nouveau rallonger la table à dîner. Une nappe. Et tu mettais tes petits sandwichs (préparés en après-midi), de toutes les formes géométriques, tes pâtés, tes cretons, encore tes desserts.

Ouvrir sa maison est un acte d’amour.

Pis, encore une fois, on enlevait tout ça. La grande table dans un coin, les chaises placées en rond. C’était le temps des chansons. Pa, ma tante Madeleine et le cousin Raynald, chacun leur tour avançait dans le centre et y allait avec La Bastringue, Pour boire il faut vendre, Les vieilles maisons, Le temps du jour de l’an, La p’tite jument et tant d’autres. Ça tapait du pied et des mains. Des petits endormis sur votre lit parmi les manteaux. Moi, dans ma chambre au 2e étage, j’essayais de dormir. Tannée de rouler dans les couvertures, je m’installais dans l’escalier et je vous observais. C’est comme ça que m’est venu le goût des histoires, le goût de regarder les autres. Après les chansons, encore une fois, tout le monde debout, repousser les chaises, un set carré avec un invité qui s’improvise « calleur » – Changez de côté, vous vous êtes trompés. Tu dansais, maman, t’en souviens-tu ?

Tu me regardes et tu es perdue. Ce temps n’est plus. Tu lèves les yeux vers moi et tu dis « y’a pu personne maintenant. »

Deux silences enveloppent ta petite chambre. Je pense au livre que je lis présentement. L’auteur y raconte une histoire amérindienne, Les Sept directions du monde. On dit que c’est un mythe. Ça tombe bien, j’aime mieux les mythes que trop de statistiques, trop de bouches qui répètent sans cesse la croissance économique, trop de centres commerciaux, de tours à condos, trop de liens techno, pas assez de liaisons épidermiques, trop de PDG qui s’empiffrent dans le pouvoir et l’argent, trop de réalité, pas assez de rêveries, de poétique.

T’en fais maintenant de la poésie, Marie-Claire. Tu dis. La neige est claire.

Est-Ouest-Nord-Sud-Ciel-Terre sont les six directions du monde. Et il y a la septième. Secrète, la plus difficile à trouver, celle de la sagesse. La septième direction du monde est cachée dans le cœur de la femme et de l’homme, le dernier endroit où les humains vont généralement chercher.

L’année s’en va, Marie-Claire. Est-ce que tu sais où le monde s’en va ? 

Marie-Claire, 96 ans et 11 mois. Photo de Christiane, décembre 2018.
Marie-Claire, 96 ans et 11 mois. Photo : Christiane. Décembre 2018


C’est beau ton prénom. Marie-Claire. C’est beau. La neige est claire. Marie-Claire, aux cheveux de neige, tu cherches dans l’air, les mots pour dire…. Peut-être que je me suis trompée. Tu cherches la septième direction du monde et non la Caisse populaire. Tu cherches. Ceux qui en ont. Du cœur.

Christiane

© 2018 Copyright Espace Mouvant. Tous droits réservés.

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8 Replies to “L’ANNÉE S’EN VA”

  1. Salut Christiane,
    Quel plaisir de te lire en ce 24 décembre.Ton écriture toujours si pleine d’humanités et de vérités.L’écriture est un acte d’amour certe,mais je trouve que ça prend aussi beaucoup de courages pour aller au bout de son talent…

    Gilbert

    1. Merci Gilbert, c’est doux de recevoir tes mots. Nous avons tous nos talents. Tes mains savent construire, elles font vivre le bois, divers matériaux, tu as le souci du détail, de l’esthétisme. C’est un art et tout ce que tu fais est beau. Joyeuses Fêtes avec toute ta bande, près du lac et d’un feu de foyer. Amitiés, Christianexx

  2. Ma chère Amie comme à toutes les fois ton écriture me touche profondément alors que ma maman Jeanine est tout à coté de la tienne à quelques portes de distance .Tu me fais connaître un pan de ta vie dont on a jamais parlé de Tes Noel d’enfants .C’est exactement pareil aux miens mais moi je détestais le désordre le bruit la boisson et la fumée.
    Mille bisous et de très Belles fêtes pour Toi Christiane xxxxxx

    1. À toi aussi, Denise, un JOYEUX TEMPS DES FÊTES ! moi aussi, je n’aimais pas le bruit, la fumée et je ne me sentais pas dans mon monde dans ces rituels. Aujourd’hui avec le recul, je ressens la joie de ces êtres humains de ma famille d’être ensemble, d’avoir leur plaisir, leur façon de fêter. J’ai écrit ce texte pour ma mère qui s’en va et à la mémoire de toutes ces personnes qui ne sont plus avec nous. Durant l’écriture de ce texte, je les revois chanter, manger, danser et rire ! Merci de m’écrire. Amitiés,xx

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